Bonjour à tous.
"Le coup du Triton", voilà me semble-t-il, pour les naturalistes aujourd'hui, un juste positionnement au coeur de l'érosion de la biodiversité. C'est agir en médecin de la biosphère que de contribuer à la sauvegarde d'espèces menacées, et les plaies sont légion. Je suis bien d'accord, la plus grave menace pesant sur les espèces, c'est la disparition ou la dégradation des biotopes qui, malheureusement, se sont réduits en quelques décades comme peau de chagrin. Chacun de nous y a sa part de responsabilité, mais tout le monde n'est pas conscient de son empreinte et je crois que des action éducatives s'imposent à ce sujet, si nous voulons un jour que puisse s'inverser la tendance.
Par contre, je ne crois pas que "le coup du Lapin" puisse encore garder valeur d'exemple dans un propos éducatif (il me semble d'ailleurs que, dans ce domaine, les recommandations des programmes de SVT formulent d'importantes réserves).
Dites le moi si je m'égare, mais je crois avoir compris que beaucoup d'entre vous partagent avec moi l'opinion suivante : les captures létales d'espèces sauvages ne sont plus vraiment nécessaires en cet âge, sauf cas exceptionnel d'un travail de spécialiste, au motif de recherches spécialisées, en vue de la description d'espèces nouvellement découvertes ou dans le but d'une révision de la classification par séquençage du génome. Je suis bien d'accord, les prélèvements effectués par les quelques chercheurs autorisés à servir ces missions n'ont qu'un impact très limité sur les populations et sont utiles à l'édification de la connaissance scientifique, même si quelquefois les procédés employés, du style réduction en bouillie, peuvent être choquants.
Par contre, mon sentiment est que ce type de prélèvements n'est plus justifiable lorsqu'il est pratiqué par des naturalistes amateurs et que dans le contexte actuel, qui est celui d'une extinction en masse, il convient plutôt de leur conseiller de minimiser leur empreinte, d'adopter des comportements de protection et de participer à des actions visant ce même but. Amateur signifie "qui aime" et à mon sens, un biologiste amateur est supposé aimer la vie et un naturaliste amateur, aimer la nature. Il n'y a pas d'amour dans la destruction.
Je ne trouve pas juste de vouloir dissimuler son petit tas de cadavres derrière l'hécatombe provoquée par l'agriculture industrielle et les déplacements automobiles. Statistiquement, ce sont de nombreux petits tas individuels qui s'ajoutent à de grands tas collectifs, le résultat final étant un immense tas et d'innombrables disparitions au caractère irréversible. Vu la complexité des liens d'interdépendance existant entre les espèces, nul ne peut en mesurer les conséquences, par exemple en ce qui concerne les rétroactions pouvant atteindre nos assiettes.
Très nombreux sont aujourd'hui les nouveaux venus dans ce que j'appellerai "le naturalisme" .
On porte souvent une plus grande attention à ce qu'on a le sentiment de perdre et je crois qu'au sein du grand public, l'actuel regain d'intérêt pour les choses et les êtres de la nature est motivé par la conscience plus ou moins claire de l'imminence de leur disparition, ainsi que par l'intention louable de les vouloir mieux connaître et les mieux protéger. Signes des temps : d'une part les jeunes enfants, qui ressentent tout, sont malades d'eco-anxiété et d'autre part, les marchands de matériel photographique, de revues spécialisées et de randonnées nature semblent avoir bien identifié le filon...
C'est la raison pour laquelle j'ai, dans mon message initial, attiré l'attention sur l'exemplarité des propos et des pratiques présentés sur ce forum.
S'expriment ici beaucoup de spécialistes faisant autorité (si, si !) et il est tout à fait positif qu'ils acceptent que leurs propos soient largement accessibles au public. Celui-ci est certes discret et réservé, mais certainement nombreux ; il est probablement aussi néophyte, mais attentif et avide d'apprendre. Toute publication sur
le Naturaliste soulève donc la question des contenus, des représentations et des modèles que chaque visiteur, quel que soit son âge et son niveau d'éducation, va pouvoir intégrer. Cela suppose qu'il incombe aux auteurs une responsabilité éducative.
Donc si des spécialistes (ou apparaissant comme tels) venaient à y perpétuer l'image surannée de naturalistes astiquant leurs microscopes et agitant leurs scalpels au milieu de collections formolées, ou encore celle de Tartarins présentant leur trophées coloniaux -dont la version moderne pourrait être des collections d'images numériques d'animaux trucidés- alors le message éducatif ne serait pas adapté aux besoins de l'époque. Bien sûr j'exagère et vous remarquerez que j'ai employé le conditionnel...
Attention donc au tsunami des nouveaux collectionneurs d'images en route vers les derniers paradis sauvages. Je me demande s'il ne conviendrait pas d'être aussi très prudent en leur proposant l'enchaînement suivant : "je constate l'abondance d'individus dans cette petite station, donc je peux prélever", et je pose les questions suivantes :
-Combien de naturalitouristes amateurs vont visiter, au cours de la belle saison, cette magnifique station-service ?
-Approuvez vous la proposition suivante ? "Certaines concentrations localisées d'individus peuvent indiquer l'existence de stations refuges où les individus d'espèces raréfiées parviennent encore à se maintenir ou se rassemblent afin de se reproduire, car ils n'y parviennent plus ailleurs."
- Disposons-nous de recensements exhaustifs et précis permettant de mesurer en France l'évolution des effectifs des populations d'espèces sauvages et d'en cartographier la répartition sur une longue période, par exemple depuis les débuts de l'ère industrielle (disons 1850), ou encore depuis les débuts de la généralisation du machinisme dans l'agriculture (disons 1950) ?
-Les seuils d'irréversibilité conduisant une population à l'extinction sont-ils connus pour toutes les espèces, autres que la Morue ?
Voilà, c'est un peu long, mais j'ai fait de mon mieux pendant toute une nuit.
Vous l'aurez compris, les représentations de la nature, c'est un peu mon dada, et quand je monte en selle, c'est un peu radical. Mais je ne suis pas hussard de la Zizanie et je suis navré que mes propos aient pu ranimer certains désaccords dont j'espère qu'ils pourront être dissipés. Si dans la nature nous avons besoin que soit préservée la diversité des espèces, il est important que sur ce forum soit préservée la diversité des sensibilités et des points de vue. Merci à Christian pour sa juste modération ainsi qu'à vous tous pour les vertus de tolérance et de patience qui ont été manifestées.
A bientôt