Une vie de Lichen

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Une vie de Lichen

Messagede 6le20 » 06 Mai 2017 05:20

Salut
Je m’appelle Dip. Mon nom complet est bien long et compliqué. Et puis il rappelle trop son étranger en ces temps de xénophobie décomplexée. Alors c’est simplement Dip.
Je suis un lichen comme les autres avec une histoire qui ressemble à tellement d’autres qu’il ne me serait jamais venu à l’idée de la raconter, sans le doute qui me taraude dans mon grand âge.
Et je suis un menteur pathologique…
Je ne peux m’en empêcher. Je n’ai pas écrit 5 lignes que j’ai déjà sorti deux énormités. « Je m’appelle… », Connerie, je ne m’appelle jamais ! Ce sont les autres qui m’appellent… « Un lichen comme les autres », me faite pas marrer, je suis tout sauf un lichen comme les autres…, comme vous vous allez le voir dans ce qui suit.

Je suis né dans la rue, dans le ruisseau pour ainsi dire. Et j’en ai souffert terriblement, jalousant ces familles unies, ces fratries tendrement bichonnées par une mère aimante. Tout ces bourges nourris, logés, gavés d’amour et abrutis par l’école de la propagande des bonnes manières du « Comment devenir un bon Lichen ! ». Ces glands imbus d’eux-mêmes qui ne se rendaient même pas compte que sous prétexte d’éducation leurs parents inhibaient leur développement.
Ouais, je peux dire que j’en ai chié ! Rejeté par les uns, « Toi t’es même pas un vrai Lichen, tu n’as pas d’algues ! », rejeté les autres, les vrais Ascos, « C’est ça que t’appelles un mycélium… Ha, ha ha…, laisse moi rire ! »
Toutes ces incessantes humiliations ont stimulé ma colère. Alors, j’ai volé, truandé, assassiné et puis je me suis bâti une façade respectable allant jusqu’à m’inventer une famille, avec photos à l’appui…
Tiens, par exemple cette photo que j’ai mise en toute première position, dans mon album de famille inventée, et qui est censée me représenter bébé…
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Et bien cette photo de bébé tout juste sorti de sa Soralie de mère, je l’ai piquée à une voisine, une Lépraria à l’innombrable descendance, une de ces mère prolifique à côté de laquelle une lapine fait figure de championne du planning familial !
Et personne n’y a jamais vu que du feu, car rien ne ressemble plus à une larve qu’une autre larve… Faut pourtant les entendre s’extasier ces pintades roucoulantes qui énumèrent les ressemblances évidentes, devant les yeux du père, le nez de la grand-mère… Et la mère qui se rengorge de fierté débordante devant l’avant projet baveux issu de ses entrailles… Tu parles d’une connerie !

Je me suis inventé une enfance voyageuse romantique. Comment, confié aux vents du hasard, je me suis posé, comment je me suis développé à partir du kit de survie amoureusement confectionné par ma mère aimante…, comment l’amour de mon algue m’a nourri… tout au long de mon enfance... puis de ma vie…
Mais tout ça c’est de la foutaise. Je suis un enfant de l’amour comme on dit pour ceux qui se retrouvent abandonnés dans un monde de cruauté, livrés à eux-mêmes et à toutes les perversions.
Je n’ai dû ma survie, qu’à ma ténacité et à la violente colère qui m’ont servi de mamelles…
Je suis né d’une engueulade entre deux spores d’opinion différente. Je n’ai pas eu de panier repas pour me nourrir, obligé dès le départ de me démerder avec ce que je pouvais glaner de-ci de-là. Un mycélium ridicule, affamé et grisâtre, un malnutri dont les autres Ascos se gaussaient sans relâche… Dans ma misère j’ai eu de la chance en rencontrant rapidement une tête molle de Cladonia, qui dans sa bêtise de dame patronnesse m’accueillit parmi les pauvres dont elle s’occupait pour distraire son ennui de grande bourgeoise. Cette vieille peau m’offrit l’opportunité qu’il me fallait. Je glissais mes filaments en elle. Elle poussait des petits cris tout en rougissant, mais me laissa faire avec le délicieux sentiment de s’encanailler sans grandes conséquences…
De cette liaison insane, je faisais des clichés pornographiques que je revendais à la sauvette… et que j’utilisais pour la faire chanter… Tiens regarde, issu directement de mes archives privées, me voici rosissant sous l’effort en train de me taper la matrone…
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La bourgeoise qui aimait les mauvais garçons déchanta, si j’ose dire, sous mon chantage. Mais elle était coincée… Je lui pompais tout ce que je pouvais, lui piquant tout d’abord ses sucres dans un premier temps, puis je m’installai carrément chez elle. Elle lutta un peu avec des acides complexes, mais à ce petit jeu biochimique, j’étais beaucoup plus fort qu’elle et elle s’affaiblit.
Mais ce vol de territoire ne me suffisait pas. Il m’en fallait encore plus. Et puis faut dire elle me gonflait grave avec ses incessantes jérémiades et ses larmoiements séniles. Alors je décidai d’en finir pour de bon et je lui volai ses algues, qui depuis, me servent fidèlement. Aujourd’hui encore, leurs descendantes continuent de me nourrir.
Faute de nourriture elle s’étiola et finit par mourir alors que je la recouvrais totalement. Ce fut mon premier meurtre. J’en sortis bien grandi, car avec cette victoire et cette frénétique activité sexuelle, mes premières apothécies apparurent. Voici une image de mes toutes premières, mon acné de lichen en quelque sorte :
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J’étais enfin sorti de cette enfance de merde, la tête haute et en parfaite condition physique. Les choses sérieuses allaient pouvoir commencer !

La vieille avait pour voisine, une mousse indolente qui s’étalait mollement dans l’autre moitié de l’immeuble. J’entrepris de la recouvrir patiemment et elle se laissa faire sans moufter. Je n’en tirais pas grand-chose si ce n’est encore plus de sucres pour accélérer ma croissance ce qui me permit de la recouvrir encore plus vite. Elle me fournissait en quelque sorte le carburant de sa propre invasion… Plus je la recouvrais plus je pouvais la recouvrir… Une sotte qui ne comprit jamais à quel point elle participait à mon sinistre projet. Même dans les tout derniers instants de son existence, elle ne se douta de rien… Vous dire le QI microscopique qu’elle se trimbalait… Pas une grosse perte !
Tiens, là je suis en train de la recouvrir, on la voit encore sous ma peau qui reproduit fidèlement ses formes, comme une couche de peinture :
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Quand elle finit par mourir, j’étais en pleine maturité, enfin seul sur mon territoire entièrement nettoyé des inutiles qui l’encombraient. Je me fis oublier un moment tout en travaillant à me faire une respectabilité. Dans ce monde de m’as-tu vu, ce fut facile, car rien ne rend plus respectable que la réussite. Bientôt on m’invita partout et je fus de toutes les salonades… Paonnant aux côtés de célébrités dont l’origine de la fortune n’était souvent pas plus respectable que la mienne, tant il est vrai qu’on ne peut s’élever très haut sans écraser impitoyablement les autres…
Me voici à cette époque, dans la force de mon âge, un costaud bien habillé d’un sobre smoking, bien délimité, débordant d’étincelante vitalité, bref, un Lichen bien sous tous les rapports, en un mot : un notable !
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Re: Une vie de Lichen

Messagede 6le20 » 06 Mai 2017 05:48

Ayant fait le vide autour de moi, je prenais grand soin d’interdire toute implantation de voisins sournois. A l’aide de ma panoplie biochimique j’inhibai le développement des graines des plantes à fleur qui auraient pu me faire de l’ombre, bloquai tout développement d’autres mycéliens qui, après m’avoir moqué, m’auraient bien choisi comme voisin maintenant que j’étais quelqu’un. Mais j’ai la rancune tenace ! Alors ouste, dehors les nuisibles !

Mais vivre ainsi ne me suffisait pas, il me fallait autre chose, j’étais habité par un désir de revanche qui brûlait dans chaque fibre de mon être et que je dissimulais soigneusement. Cette ambition dévorante m’amena à mettre au point un plan machiavélique pour parvenir à mes fins et assoir ma domination sur le monde, car il n’est pas de grand Lichen sans vision d’avenir ! J’étais habité par ma vision dans laquelle je puisais une énergie qui me semblait intarissable.
Ce territoire de plus en plus vaste, j’entrepris de le peupler de ma propre descendance, avec la volonté, à terme, de bâtir un empire ! Mes apothécies, qui étaient remplies d’asques débordants de spores allaient être l’outil de ma conquête.
Tiens voici une radio de mes tout premiers asques. A l’époque, la sporulation me provoquait d’agaçantes démangeaisons qui depuis ont disparu, d’où cet examen radiologique…
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Je m’appliquais à recueillir la moindre goutte d’eau pour gonfler mes apothécies et sporuler au maximum. Puis quand l’évaporation s’accélérait sous l’intensité des rayons solaires, leurs tissus se rétractant en comprimant les asques qui, tels des bouteilles de champagne, libéraient leur spores comme des bouchons en les projetant au loin… J’optimisai ma technique pour les envoyer de plus en plus loin. A l’époque, je m’entrainais aussi à viser avec précision. J’y travaillais inlassablement et finis par devenir un véritable champion de tir.
Tiens, un de mes projectiles juste avant son envoi :
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A cette époque, mon territoire personnel était cerné par des Cladonias qui faisaient partie de la famille de la vielle peau, ses sœurs, ses clones, ses enfants, ses petits enfants… et puis ses cousines issues d’autres branches anciennes de sa putain de gigantesque famille, des proies toutes désignées pour mes légions affamées.
Je visais soigneusement ces cibles pour donner à mes enfants toutes les chances de se développer à mes cotés. Quand ils sortaient enfin des limbes, je les aidais de mes conseils avisés, leur insufflant ma vision, et devint bientôt le patriarche d’une vaste famille et d’un immense territoire dont nous avons viré tous le monde à grand coups de meurtres en série. « Un territoire, une espèce », pourrait être notre devise. C’est à ce grand-œuvre que j’ai consacré toute ma vie !

Voici une vue aérienne de cette réussite :
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J’écris ces mots au soir d’une vie aventureuse et bien remplie, entouré de la tendresse des miens.
Tiens voilà encore un mensonge, les habitudes ont décidément la vie dure… Les miens ne sont pas tendres, ils sont durs, cyniques, cruels et violents, tout comme je l’ai moi-même été tout au long de ma vie. Les chiens ne font pas des chats !

La croute chenue que je suis devenu, nourrie exclusivement par les algues volées à ma première victime, est envahie par le doute. Au-delà de l’immoralité d’une vie de truand cynique devenu notable respectable par la fortune et le mensonge. Parrain mafieux d’une famille à mon image, je doute sérieusement de la finalité de ma stratégie. C’est pour cette raison que je fais ce coming out qui en surprendra plus d’un, même parmi les miens.
Car ce que j’appelle mon empire n’est au fond que quelques 4 m² d’une planète que je soupçonne immense.
Mes enfants, mes chers petits enfants, mes très chers arrières petits enfants voyez le désert qu’est devenu notre territoire, voyez cette terre nue qui nous entoure et qui s’arrache sous la moindre pluie, au moindre souffle d’air, est-ce vraiment ce que nous voulons léguer aux générations futures ?
Je revois dans ma mémoire ce monde coloré et plein de vie de mon enfance. Les insectes qui passaient en volant ou en rampant, les collemboles qui courraient sur moi en me chatouillant, ces pseudos scorpions qui pullulaient, les tardigrades patauds qui grouillaient dans la mousse, toutes ces formes de vie si diversifiées que je ne saurai ni énumérer, ni nommer, et qui ont toutes disparues… C’est pourtant ici, sur ce lieu même que nous appelons notre territoire, qu’ils s’agitaient, se reproduisaient, vivaient leurs vies insignifiantes, qui pourtant donnaient au monde ses couleurs et l’emplissaient d’un bruissement de joyeuses activités…

Et je m’interroge : si nous étendons notre emprise sur toute la planète, comme ma vision nous y pousse, qu’elle ne devienne qu’un unique territoire peuplé exclusivement par notre espèce, sera-t-elle encore viable à entretenir notre propre vie ? N’aurions-nous besoin de rien d’autre que de nous même pour vivre, où ne serions nous pas acculés à la simple survie ressassant entre nous nos propres histoires, nous étiolant de concert, comme emprisonnés par nous-mêmes ? Vivre dans un monde monochrome et triste ne nous rend-il pas triste et nos pensées monochromes ?

Bah, je sais que j’écris tout cela en vain, car je vois déjà les réactions des miens comme si j’y étais : babillage sénile, le vieux disjoncte, va falloir s’en débarrasser, le coller à l’hospice, l’enterrer sous un glissement de terrain, lui piquer ses algues…

Enfin, j’aurai essayé, pensez y parfois…

Dip
De mon vrai nom Diploschistes muscorum, de la lignée des Ostropales, de la famille des Graphidaceae…



Note de l’auteur : les détails biologiques de cette vie de lichen sont rigoureusement exacts. Diploschistes muscorum ne se reproduit pas par des sorédies* issues de soralies*, ces petits agglomérats de mycélium entourant quelques algues symbiotiques, mais par ses spores qui doivent nécessairement se rencontrer et se développer sur le thalle d’une espèce du genre Cladonia à laquelle il vole littéralement les algues symbiotiques. C’est donc d’abord un champignon ascomycète* parasite qui devient un lichen chemin faisant…, les lichens étant définis par la symbiose entre un champignon et une algue. Les complexités biochimiques évoquées sont à peine esquissées ici, car les armes biochimiques de ce lichen sont bien plus nombreuses : antibiotiques, anti-germinatifs, stimulateur de sporulation, répulsifs, filtre lumineux, amplificateur de radiation lumineuse, chélateur de métaux lourds, etc…

Les photographies sont de l’auteur, le dessin pornographique de la figure 2 est un dessin modifié de Damien Cuny : Contribution à l'étude de la chimie et du développement de Diploschistes muscorum. Bull. AFL, 1993 (2) – Volume 18, dont vous trouverez le pdf téléchargeable ci-dessous, base bibliographique du sujet.
Diploschistes-Cuny-Bull AFL 1994.pdf
(2.98 Mio) Téléchargé 3 fois


Ascomycète : vaste groupe de champignon qui nous offre les Morilles, les Truffes, la levure des boulangers, celles du vin et de la bière, auquel appartient la plupart des champignons des associations lichéniques. Ils sont caractérisés par un mode de reproduction passant par la formation de spores au sein d’asques.
Soralie : ensemble de sorédies.
Sorédie : granule élaboré par le thalle lichénique, constitué d’hyphes fongiques et d’algues, généralement d’une couleur différente de celle du thalle ; les sorédies permettent la reproduction végétative des lichens en disséminant ensemble les deux partenaires de la symbiose.

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Bonjour à tous

J'ai présenté cette espèce de façon plus naturaliste dans les collections : Diploschistes muscorum


J’espère que la lecture de cette nouvelle vous aura amusé..., comme cela m'a amusé de l'écrire. :mrgreen:
Peut-être le début d'une série... car l'idée me semble bonne !

Amicalement
Sylvain
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